L’ IA et le notariat
Olivier
VIX
Délégué général du Conseil Supérieur du Notariat
pour la Chine
Membre du
conseil d’administration du Centre
Notaire à Rouffach
L’intelligence artificielle (IA) est au cœur d'une véritable
inflation verbale, mais elle est passée du domaine de la science-fiction à
une réalité qui se diffuse rapidement dans tous les secteurs de la vie sociale,
y compris les métiers du droit. Cette technologie, située au carrefour de
considérations politiques, économiques, sociales, éthiques et juridiques,
fascine et perturbe simultanément. Le notariat, qui a déjà bien avancé dans sa
transformation numérique (AAE, clé REAL, dépôt électronique), doit comprendre
l'IA pour en tirer parti sans succomber à ses dangers.
I. Définition et classification de l’Intelligence Artificielle
A. Définitions du concept
L’IA n’est pas aisée à définir précisément. Historiquement, le terme
naît dès les années 1950, mais son appréhension par les juristes est plus
tardive. Les sources proposent plusieurs définitions :
1. Définition large (LexisNexis) : L'IA est l'« ensemble de
théories et de techniques visant à doter des systèmes informatiques de
capacités cognitives comparables à celles de l’être humain ».
2. Définition objective (Norme ISO 2382-28) : L'IA est la « capacité
d’une unité fonctionnelle à exécuter des fonctions généralement associées à
l’intelligence humaine, telles que le raisonnement et l’apprentissage ».
3. Définition réglementaire (Règlement européen sur l’IA - AI Act) :
Un « système automatisé qui est conçu pour fonctionner à différents niveaux
d’autonomie et peut faire preuve d’une capacité d’adaptation après son
déploiement, et qui, pour des objectifs explicites ou implicites, déduit, à
partir des entrées qu’il reçoit, la manière de générer des sorties telles que
des prédictions, du contenu, des recommandations ou des décisions qui peuvent
influencer les environnements physiques ou virtuels.
Schématiquement, l’IA consiste à synthétiser certaines opérations
réalisées par le cerveau humain en créant un outil reposant sur un
fonctionnement fondamentalement différent. L'IA s’appuie sur le big data,
les algorithmes et les plateformes. Pour être qualifié de système d'IA, il doit
posséder deux conditions cumulatives : la capacité d’inférence (générer
des résultats à partir de données d’entrée) et un fonctionnement autonome
(sans intervention humaine directe), avec une condition facultative qui est
l'évolution possible du comportement via l’apprentissage.
B. Classifications de l’IA
En droit, l’IA est avant tout perçue comme une notion-cadre englobant
un ensemble de phénomènes variés.
1. Forme physique : On distingue l'IA corporéifiée (le
robot) et l'IA non-corporéifiée (les bots, Chatbots,
algorithmes, credit scoring).
2. Capacité :
◦ L’IA « faible » ou « prudente »
: Elle imite le comportement intelligent de l’homme dans des domaines précis,
répondant à un ensemble de questions sans possibilité d’évolution autonome.
C'est la forme la plus développée actuellement, notamment dans le domaine
juridique.
◦ L’IA « forte » : Elle désigne une
machine capable de créativité, d’adaptation, d’anticipation, consciente de ses
propres raisonnements, et capable d’évoluer d’elle-même (renvoie au machine
learning et au deep learning).
3. Fonction : Schématiquement, on distingue trois types d'IA :
◦ Descriptive : Analyse des données pour
isoler des éléments significatifs (ex. détection de flux financiers anormaux).
◦ Prédictive : Formule des projections à
partir de données (ex. prévisions de vente, anticipation de panne).
◦ Prescriptive ou Générative :
Génère de nouveaux contenus (textes, images, code informatique, par exemple
Chat GPT). Ces outils sont les plus connus du grand public. Ils fonctionnent
sur un modèle statistique (association de mots en fonction d’occurrences) et
non par compréhension du sens, ce qui peut mener à des « hallucinations »
(résultats incorrects ou trompeurs).
II. Les enjeux de l'Intelligence Artificielle pour le notariat
L'IA n'est plus une fiction. Son développement est devenu une priorité,
avec des enjeux à la fois économiques
éthiques et statutaires.
A. Les risques et dangers de l’IA (Force Subversive)
L’IA véhicule une idéologie. Si elle apporte des bénéfices, il faut se
préserver de ses dangers pour éviter une obsolescence programmée du notaire.
1. Obsolescence de l'Homme et de la profession : Les grands
créateurs de l'IA eux-mêmes soulignent ses dangers. Le risque est celui d'une
obsolescence programmée de l'homme, où l'artificiel l'emporterait sur l'humain.
La puissance de calcul de l’IA lui permet de dépasser les humains dans de
nombreux domaines.
2. Risques idéologiques et éthiques :
◦ Algorithmes non neutres : Il est faux
de croire que les algorithmes sont neutres ; ils véhiculent une morale des
forts. Dans une conception ultralibérale, la raison froide et objective des
algorithmes pourrait être préférée à la passion imprévisible des hommes.
◦ Gouvernance par les nombres : Le
développement de l’IA mène au « numérisme juridique », caractérisé par une
gouvernance par les nombres, où la quantité devient critère de qualité, et le
standard l’emporte sur le sur-mesure. Cela réduit l'individu à un simple profil.
◦ Biais et opacité : L'utilisateur a
souvent une perception opaque de la technologie. Le risque est de considérer
comme corrects des résultats reposant sur des biais de programmation ou d’échantillonnage
des données. Le droit étant un produit culturel, l'usage massif d'outils (comme
ChatGPT, dont 93% des données d'entraînement sont en anglais) pourrait le
modifier en reposant sur des référentiels de valeurs étrangers.
3. Les trois dogmes disruptifs : Les discours sur l'IA sont
structurés autour de trois dogmes qui menacent l'identité notariale.
◦ Standardisation totale : Le danger est
de laisser la machine fonctionner seule, tombant dans l'écueil d'une rente
professionnelle. Le notariat doit conserver ses fonctions fondamentales :
officier public, rédacteur d'actes (art de la formule) et magistrat de
l'amiable.
◦ Digitalisation et automatisation
intégrales : C’est une utopie, car les mathématiques et l’informatique ne
peuvent pas tout ; il existe une part d’incalculable et d’indécidable. Des
raisonnements juridiques, comme la notion de bonne foi ou le raisonnable,
échappent à la machine, sauf à les réduire à des calculs de probabilités.
L'automatisation via les smart contracts doit se heurter aux règles
d'ordre public économique.
◦ Désintermédiation radicale : Cette
désintermédiation est seulement partielle. La blockchain peut certifier,
mais ne peut pas, en l'état actuel de l'IA, authentifier un acte. Elle
ne vérifie ni la capacité ni le consentement des parties, ni la titularité du
droit (qui s'acquiert aussi par usucapion ou accession).
B. Les enjeux d'adaptation et de maîtrise
Face à ces risques, le notariat doit adopter un « humanisme
numérique ». Il doit accueillir et développer l'IA tout en canalisant et
encadrant son utilisation, conformément au principe de précaution.
1. Garder la main : L’homme doit « garder la main ». L'IA doit
rester un moyen au service d'une fin, un simple outil.
2. Maîtrise statutaire : Les notaires doivent être formés et
sensibilisés aux atouts et dangers de l'IA pour mieux la canaliser.
L’obligation de maîtrise de l’IA par les utilisateurs est une obligation issue
du Règlement IA. Cela passe par la formation technique et l'investissement dans
l'humain (soft skills).
3. Encadrement éthique et légal : L'usage de l'IA doit respecter
le secret professionnel général et absolu du notaire, qui s'impose aussi
aux prestataires. Cela nécessite l'usage d'outils d’« IA privative »
respectueux du secret, souvent des solutions payantes. De plus, tout traitement
de données personnelles via l'IA doit respecter le RGPD.
4. Réintermédiation : La désintermédiation est souvent remplacée
par une réintermédiation, où de nouveaux tiers (les Oracles)
apparaissent. Le notaire pourrait assurer le rôle d'Oracle, garantissant la
fiabilité de l'information intégrée dans une blockchain.
III. La meilleure utilisation de l’IA par le notariat
L’IA est une force vive du notariat qui doit renforcer la
mission traditionnelle du notaire. Elle permet d'augmenter la sécurité, de
réduire les coûts, de gagner du temps et d'améliorer l'efficacité des actes et
des activités.
A. L’IA au service des parties à l’acte (relation client)
L'IA enrichit l'ADN notarial en renforçant la proximité et l'efficacité
de la relation notaire-client.
1. Proximité et Droit Participatif :
◦ L’IA, alliée au big data et aux
plateformes numériques (comme Notaviz ou l'espace notarial pour les data rooms),
renforce la participation du client grâce à une plus grande accessibilité aux
faits et au droit.
◦ L’utilisation de Chatbots propres à la
profession peut orienter le client au premier stade, permettant au notaire
d'être plus disponible sans être à la disposition du client. Ces outils
doivent cependant se limiter à une orientation et à des informations générales
pour ne pas engager la responsabilité du professionnel.
◦ Le Legal Design (présentation
esthétique et pédagogique du droit) peut être utilisé sur les sites notariaux,
facilité par l'IA.
◦ Les logiciels de gestion de la relation
client (CRM) utilisant l'IA permettent d'automatiser des tâches simples
et de fournir des recommandations personnalisées, améliorant l'expérience
client.
2. Objectivité et Efficacité :
◦ L'IA garantit un égal accès au droit en
toute objectivité. Les logiciels prédictifs ou de probabilités (JurisData
analytics, Predictice, Doctrine.fr) peuvent perfectionner le
système des barèmes pour les contentieux quantitatifs et indemnitaires.
◦ Ces outils sont utiles notamment pour la
détermination objective des montants lors des opérations de liquidation de
régime matrimonial, de succession, ou l’évaluation des biens immobiliers.
◦ L’IA permet d’opérer une optimisation
notariale du service rendu.
3. Gain de temps grâce à l'automatisation :
◦ L’IA générative peut être utilisée pour des
tâches simples et chronophages comme la rédaction de mails, de comptes-rendus
de réunion, ou la création de présentations visuelles.
◦ L’IA, alliée aux Smart Contracts
(protocole informatique automatisant des tâches contractuelles), permet de
simplifier et d'accélérer le processus. Elle peut automatiser des étapes
contractuelles dans la durée (respect des délais, transfert de fonds
conditionnel, annulation en cascade). Cela libère le notaire de ces commodités
et lui permet de se recentrer sur son cœur de métier : le conseil et l'art
de la clause.
B. L’IA au service de l’acte élaboré (Sécurité juridique)
L'IA peut intervenir dans le processus d’authentification de l'acte et
dans la sécurisation de l'acte lui-même.
1. Processus d'Authentification (Vérifier, Dresser, Conserver) :
◦ Vérifier : L'IA peut améliorer la
collecte d'informations en croisant et en identifiant les données issues de nombreux
registres numériques français et européens (Micen, Vidoc, FCDRDV, Bodacc,
Eu-Fides). Des outils spécifiques comme Magic Notary ou Quai des
notaires permettent de collecter automatiquement des pièces. L'IA peut
également améliorer l'identification des parties via la reconnaissance
vocale ou les clés cryptographiques.
◦ Dresser : Les logiciels d'IA (legaltechs,
SSII) peuvent assister le notaire dans la rédaction des actes simples et les
commodités juridiques, ce qui permet au notaire de se concentrer sur le sur-mesure
et l’écoute du client. L’IA de type descriptive peut sécuriser le contenu du
contrat via des contrôles de compatibilité (entre clauses) et des contrôles
de normativité (conformité à la règle de droit). Elle peut aussi aider à la
détection d’opérations suspectes (TRACFIN).
◦ Conserver : L'utilisation des
registres numériques est un gain de temps et d'argent. La blockchain de
consortium en cours de mise en place pourrait renforcer cette fonction de
conservation.
2. Résultat (L’Acte Authentique Augmenté) :
◦ L'Acte Authentique Électronique (AAE) facilite le développement
de l'IA. Le dépôt de l'empreinte numérique des AAE sur une blockchain
notariale renforce la sécurité et l'intégrité de l'acte et permet la distribution
de copies exécutoires électroniques.
◦ L’IA renforce la sécurité des
caractéristiques essentielles de l'acte notarié : date certaine
(l'horodatage combiné à l'authentification notariale), force probante
exceptionnelle et force exécutoire.
C. Anticiper et former les équipes
Pour utiliser l’IA au mieux, le notariat doit anticiper et accompagner
la réorganisation des offices.
1. La formation comme moteur : La formation doit être le moteur
de l'avenir de la profession. Les futurs notaires et collaborateurs doivent
devenir des experts numériques. L’Institut National des Formations
Notariales (INFN) doit repenser la formation initiale et continue.
2. Maîtriser l'outil : Il est fondamental de savoir manier l'art
du prompt (prompt engineering). Le notaire doit être précis, clair,
concis et définir l'objectif de la requête, fournissant un contexte pertinent
pour obtenir une réponse efficace de l'IA.
3. Réorganisation du travail : L'IA permet d'automatiser les
tâches répétitives (collecte de pièces, formalités administratives), ce qui
réduit le besoin en ressource humaine pour les tâches les moins qualifiées.
Cependant, le notariat doit veiller à une montée en compétences des
collaborateurs. Il faudra être un « bon juriste » avant d’être un « bon
praticien de l’IA », car seul le juriste peut définir l'axe de raisonnement et
contrôler la machine. Le notaire doit s'assurer que l'usage de l'IA n'empêche
pas l'acquisition de compétences de base chez les jeunes collaborateurs.
4. Collaboration
et encadrement : La profession doit encourager les
initiatives (fonds innovation, incubateurs) et travailler de concert avec les legaltechs
(démarche exogène). Une Charte pour le développement éthique du numérique notarial a
été mise en place pour encadrer cette collaboration. De plus, il est crucial
d'intégrer l'IA dans les processus de l'office de manière organisée, en
interdisant notamment l'usage de comptes personnels gratuits type ChatGPT par
les collaborateurs, pour des raisons de secret professionnel et de qualité des
résultats.
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