L’impact de la
technologie de « deepfake » par IA sur les règles de preuve et les
réponses apportées
WU Yu
Chercheur invité associé à l’École des Affaires juridiques internationales de
l’Université de Droit et des Sciences Politiques de Chine de l’Est
Membre du Conseil de la Société de droit régional et des études aréales
de la Shanghai Law Society
Mon exposé s’articulera autour de quatre parties : d’abord, une présentation du cadre général du système
juridique des preuves en Chine , ensuite une analyse des potentiels impacts de
la technologie de « deepfake » par IA sur l’État de droit en matière de preuve, puis un examen des réponses prévues par les règles de preuve
actuellement en vigueur en Chine, et enfin une réflexion sur les défis futurs
et les pistes d’optimisation dans ce domaine, en se concentrant principalement
sur le système juridique des preuves civiles.
I. Introduction au système des règles de preuve en
Chine
1. Les sources juridiques des règles de preuve
À l’heure actuelle,
la Chine n’a pas établi de « Code de la preuve » unifié, ni de « Loi sur la
preuve civile » ou « Loi sur la preuve pénale » distincte. Du point de vue
législatif, les règles de preuve sont principalement dispersées dans les
chapitres pertinents des lois de procédure civile, pénale et administrative. En
particulier, le Chapitre VI du Code de
procédure civile pose les normes fondamentales concernant la portée et les
types de preuves, leur investigation et leur collecte, la charge de la preuve
et le standard de preuve, ainsi que la procédure de production et d’examen des
preuves. Parallèlement, des lois procédurales telles que la Loi sur le notariat et la Loi sur l’arbitrage abordent également
les questions relatives aux preuves. Par exemple, l’article 11 de la Loi sur le notariat énumère
explicitement les actes pouvant faire l’objet d’une authentification notariale
tandis que l’article 31, quant à lui, détaille les situations dans lesquelles
l’authentification doit être refusée.
En outre, des
dispositions relatives à la preuve sont également éparpillées dans d’autres
lois substantielles. Par exemple, le Code
civil chinois contient, en plusieurs endroits, des stipulations
particulières concernant la charge de la preuve et le standard de preuve. À
titre d’illustration, l’article 1165 du Code
civil stipule clairement qu’une personne qui, par sa faute, porte atteinte
aux droits et intérêts civils d’autrui et cause un dommage est tenue de la
responsabilité civile délictuelle, dans le cas où la faute est présumée par la
loi, l’auteur du dommage engage sa responsabilité délictuelle s’il ne parvient
pas à prouver l’absence de faute de sa part.
Étant donné que les
dispositions relatives à la preuve dans la législation actuelle sont pour la
plupart des clauses de principe, les normes essentielles du système des preuves
chinois sont en réalité concrétisées et précisées principalement par le biais des
interprétations judiciaires.
Dans le domaine civil, les textes principaux
comprennent notamment le chapitre sur la preuve dans les interprétations
judiciaires du Code de procédure civile,
ainsi que les Dispositions
de la Cour populaire suprême sur les preuves dans les procédures civiles. Ces dernières, structurées en six
parties et comprenant cent articles, couvrent des aspects tels que la
production des preuves par les parties, l’investigation, la collecte et la
conservation des preuves, les délais de production et l’échange des preuves, la
procédure de contradiction, ainsi que l’examen et l’appréciation des preuves.
Elles constituent le cadre institutionnel fondamental des règles de preuve
civiles.
Dans le domaine administratif, s’appliquent les
Dispositions de la Cour populaire suprême
sur certaines questions concernant les preuves dans les procédures
administratives, qui établissent des règles spécifiques concernant la
charge de la preuve incombant à l’administration et les critères d’examen des
preuves administratives.
Dans le domaine pénal, les interprétations
judiciaires importantes comprennent notamment le système probatoire
spécifiquement établi au Chapitre IV des Interprétations
judiciaires de la Cour populaire suprême sur l’application du Code de procédure
pénale. Ce chapitre, structuré en dix sections, traite des principes
généraux, de l’examen et de l’appréciation des différents types de preuves, de
l’exclusion des preuves illégales, ainsi que de l’examen global et de
l’utilisation des preuves, constituant ainsi un système normatif de preuve
pénale relativement complet.
En outre, les
autorités compétentes chinoises ont successivement publié une série de
documents à caractère judiciaire, de règlements administratifs, de règles
ministérielles et de documents normatifs liés aux règles de preuve, fournissant
des orientations plus détaillées pour l’application concrète du système des
preuves. Par exemple, les Dispositions
sur certaines questions concernant l’examen et l’appréciation des preuves dans
les affaires criminelles capitales ainsi que les Dispositions sur certaines questions concernant l’exclusion des preuves
illégales dans le traitement des affaires pénales, publiées conjointement
par la Cour populaire suprême, le Parquet populaire suprême, le Ministère de la
Sécurité publique et d’autres départements, établissent des exigences claires
concernant l’examen des preuves pénales et l’exclusion des preuves illégales. Le Règlement
des tribunaux populaires sur l’exclusion des preuves illégales dans le
traitement des affaires pénales (essai), établi par la Cour populaire
suprême, perfectionne davantage les standards procéduraux au niveau de la mise
en œuvre judiciaire.
Par ailleurs, des
textes tels que les Règlements
d’application de la Loi de la République populaire de Chine sur la révision
administrative et les Règles de
procédure notariale établie par le ministère de la Justice, en tant que
règlements administratifs et règles ministérielles, prévoient également, dans
leurs domaines d’application respectifs, des dispositions concrètes et
systématiques concernant la collecte, l’examen et l’authentification des
preuves. Ces textes contribuent ainsi à perfectionner la structure hiérarchique
et les directives opérationnelles du système probatoire chinois.
2. Principes fondamentaux
À travers des années
de développement, les règles de preuve en Chine se sont structurées autour des
principes fondamentaux suivants :
Principe de la décision fondée sur la preuve : Ce principe
constitue une importante manifestation de l’État de droit en Chine. Le Code de procédure civile et les Dispositions sur les preuves dans les
procédures civiles soulignent tous deux que, lors du jugement d’une
affaire, le tribunal doit établir les faits de manière exhaustive, objective et
précise, et garantir que tous les faits sur lesquels se fonde la décision sont
étayés par des preuves suffisantes. Concrètement, ce principe implique trois
exigences fondamentales.
Premièrement, la
source des preuves doit être légale. Les preuves doivent être obtenues par des
moyens légaux. Toute preuve acquise illégalement (comme un enregistrement
obtenu par écoute clandestine) doit être exclue après examen.
Deuxièmement, la
procédure de contradiction doit être publique. Toutes les preuves doivent faire
l’objet d’une contradiction lors de l’audience. Les preuves qui n’ont pas été
débattues contradictoirement par les parties ne peuvent servir de fondement au jugement.
Troisièmement, le
tribunal doit procéder à un examen exhaustif conformément à la loi. Durant la
procédure, le tribunal doit, en suivant la procédure légale, examiner et
vérifier les preuves de manière complète et objective, afin d’assurer l’équité
et la crédibilité de la décision judiciaire.
Critère des « trois caractères » dans l’examen des
preuves : à savoir
l’authenticité, la pertinence et la légalité. Ce critère s’applique tout au
long du processus de production, d’examen et de contradiction des preuves. Par
exemple, l’article 87 des Dispositions
sur les preuves dans les procédures civiles impose au juge d’examiner « si
la preuve est l’original ou l’objet original, et si la copie ou la reproduction
correspond à l’original ou à l’objet original », ainsi que « si le contenu de
la preuve est authentique ». Il exige également d’examiner « si la preuve est
liée aux faits de l’espèce » et « si la forme et la source de la preuve sont
conformes aux dispositions légales ».
L’article 104 des
interprétations judiciaires du Code de
procédure civile dispose que le tribunal doit organiser les parties pour
qu’elles procèdent à la contradiction en se concentrant sur l’authenticité, la
légalité et la pertinence des preuves par rapport aux faits à prouver, et
qu’elles fournissent des explications et débattent quant à l’existence et à
l’ampleur de la force probante des preuves. Cela établit le statut juridique
des « trois caractères » en tant que critère central de la contradiction.
« Deux forces » de la preuve - admissibilité et force probante :
Parallèlement, la science juridique chinoise des preuves souligne également que
la preuve doit posséder à la fois l’admissibilité (capacité probatoire)
et la force probante. L’admissibilité désigne l’aptitude et la capacité d’une
preuve à servir de fondement à une décision judiciaire. La force probante se
réfère à l’effet et à la valeur d’une preuve dans l’établissement des faits
d’une affaire. Le concept d’admissibilité est issu de la théorie du droit
continental. Comme ce concept n’existe pas explicitement dans les textes
juridiques ou les interprétations judiciaires actuellement en vigueur en Chine,
certains universitaires considèrent qu’il correspond à la notion de légalité de
la preuve. D’autres estiment cependant que sa substance conceptuelle devrait
s’inspirer de la notion d’admissibilité des preuves du système de common law.
Par ailleurs, des
divergences persistent dans le monde académique chinois quant au champ de
recherche de la science juridique des preuves. Actuellement, la plupart des
ouvrages en la matière couvrent deux niveaux : les formes de la preuve et la
preuve judiciaire, incluant notamment la charge de la preuve, le standard de
preuve et la procédure probatoire. Cependant, certains chercheurs soutiennent
que la science juridique des preuves devrait prendre « l’admissibilité des
preuves » pour objet central d’étude. Selon eux, c’est uniquement ainsi qu’elle
pourra affirmer son statut de discipline juridique indépendante ou à défaut,
elle aura du mal à se libérer de sa dépendance à l’égard du droit procédural.
Compte tenu du temps
limité, je vais maintenant présenter brièvement les principaux types et formes
de preuve dans le système civil chinois.
3. Catégories des preuves civiles
La définition de la
preuve en droit chinois est fondée sur une énumération des catégories
probatoires prévues par la loi. Autrement dit, seuls les éléments qui relèvent
des catégories de preuve prévues par la loi peuvent être utilisés comme preuve
dans le procès. Conformément à l’article 66 du Code de procédure civile, les preuves en procédure civile chinoise
se divisent en huit catégories, respectivement : les dépositions des parties, les documents écrits, les preuves
matérielles, les enregistrements audiovisuels, les données électroniques, les
témoignages, les avis d’expertise et les procès-verbaux de constatation.
La place importante des données électroniques mérite une
attention particulière. La Chine a modifié en 2012 son Code de procédure civile pour inscrire, pour la première fois, les
« données électroniques » comme catégorie probatoire indépendante. L’article 14
des Dispositions sur les preuves dans les
procédures civiles en détaille le champ, incluant notamment les documents,
images, enregistrements audio, vidéos, certificats numériques, programmes
informatiques et autres fichiers électroniques, ainsi que toute information
stockée, traitée ou transmise sous forme numérique pouvant établir les faits
d’une affaire.
Ceci constitue une
présentation succincte du droit de la preuve en Chine.
II. Impact de la technologie de « deepfake »
par IA sur les règles de preuve
1. Principes et caractéristiques de la technologie de
« deepfake » par IA
Le concept de «
deepfake » est originaire des États-Unis. Pour faire face aux risques
juridiques et sociaux potentiels qu’il pourrait engendrer, le Congrès américain
a introduit pour la première fois en 2018 le Malicious Deep Fake Prohibition Act of 2018. Bien que ce projet de
loi n’ait finalement pas été adopté, sa définition conserve une valeur de
référence importante. Le texte définit le « deepfake » comme : « un contenu
créé ou modifié à partir d’un enregistrement audiovisuel, de nature à tromper
un observateur raisonnable en lui faisant croire qu’il représente des paroles
ou des actions authentiques d’une personne. » Ainsi, un enregistrement
audiovisuel issu du « deepfake » peut être soit un contenu
entièrement faux généré artificiellement, soit une altération technique d’un
matériel authentique. Certaines caractéristiques de la technologie de
« deepfake » sont susceptibles d’affecter les règles de preuve.
Premièrement, la
technologie de « deepfake » présente une hyper-réalité. Elle utilise
le modèle d’apprentissage par réseaux antagonistes génératifs (GANs), où un
algorithme de génération et un algorithme de discrimination optimisent
continuellement, par itérations successives, leurs capacités respectives de
falsification et d’identification. Par exemple, la récente capacité de
génération vidéo de Sora, publiée par OpenAI, montre une amélioration notable
par rapport aux générations précédentes d’intelligence artificielle, et les
contenus qu’elle produit sont désormais souvent difficiles à distinguer à l’œil
nu des contenus authentiques.
Deuxièmement, la
technologie de « deepfake » est d’une grande facilité d’utilisation.
Elle emploie des techniques d’apprentissage non supervisé par intelligence
artificielle, permettant à la machine d’apprendre de manière autonome. L’acte
de falsification s’affranchit ainsi de l’intervention humaine, étant accompli
automatiquement par des programmes informatiques d’intelligence artificielle.
Troisièmement, la
détection et l’authentification des contenus issus du « deepfake »
présentent des difficultés considérables. Grâce aux réseaux antagonistes
génératifs (GANs), la technologie de « deepfake » peut s’optimiser en
continu par génération itérative, ce qui rend la détection de ces contenus de
plus en plus ardue. Tout programme promettant une nouvelle méthode pour
détecter des vidéos falsifiées risque d’être facilement intégré par les
créateurs de « deepfakes » dans le cycle de génération des réseaux
antagonistes, finissant par rendre ce modèle de détection totalement
inefficace.
2. Impacts potentiels
a. La substitution du faux au vrai : un défi pour la
production et la contradiction des preuves judiciaires
Les preuves
audiovisuelles, en raison de leur capacité à reproduire directement les scènes
factuelles, ont toujours été considérées comme l’un des types de preuve à forte
valeur probante dans les procès, et leur authenticité constitue souvent le
fondement crucial de la procédure de contradiction. Cependant, la technologie
de « deepfake » relève significativement le seuil technique
d’identification du vrai et du faux, soumettant les méthodes traditionnelles
d’examen des preuves à un défi majeur. Cette technologie offre à certaines
parties un moyen techniquement réalisable de tromper le jugement judiciaire en
falsifiant des enregistrements de transactions ou en altérant des vidéos de
communication. Elle transforme également la phase de contradiction, la faisant
passer d’un « débat sur les faits » à une « controverse technique »,
affaiblissant ainsi l’efficacité et la crédibilité des méthodes traditionnelles
de contradiction.
b. Impact sur la cognition des juges, des parties et
des témoins
« Voir, c’est croire
» constitue un fondement logique de la cognition humaine, mais le réalisme
élevé des contenus de « deepfake » rompt cette base cognitive,
générant un choc dans l’appréciation psychologique des sujets judiciaires.
Certains chercheurs soulignent que les enregistrements audiovisuels issus du
« deepfake » peuvent affaiblir la capacité du juge à évaluer les
faits sur la base de son expérience et de son intuition, perturbant ainsi son
appréciation de l’authenticité de l’affaire. Parallèlement, des études montrent
que les vidéos falsifiées peuvent induire des « faux souvenirs », amenant des
témoins à croire avoir personnellement assisté à des situations qui n’ont
jamais existé, exacerbant ainsi le problème de leur « suggestibilité ». La
suggestibilité désigne le phénomène psychologique par lequel un témoin, en se
remémorant des expériences passées, se voit implanté de faux souvenirs sous
l’influence de questions, de récits ou d’images suggestifs.
c. Augmentation des coûts judiciaires
Pour répondre aux
défis posés par les preuves issues du « deepfake », la pratique
judiciaire nécessite l’investissement de ressources supplémentaires afin de
garantir l’équité des jugements. D’une part, face à des enregistrements
audiovisuels suspectés d’être falsifiés, le tribunal ou les parties doivent
souvent recourir à des institutions d’expertise judiciaire spécialisées en
données électroniques pour procéder à une vérification technique. Cela entraîne
non seulement des frais d’expertise supplémentaires, mais peut également
prolonger la durée de traitement des affaires. D’autre part, les tribunaux
doivent également s’équiper de personnel spécialisé en examen technique, ou
adopter des systèmes d’analyse avancés, tels que des systèmes de vérification
de la conservation par « blockchain » ou des modèles de détection de
« deepfake », afin de s’adapter aux exigences d’examen induites par
les évolutions technologiques. En outre, les controverses sur l’authenticité
des preuves peuvent déclencher des procédures supplémentaires comme une seconde
phase de contradiction ou des expertises complémentaires, ce qui consomme
davantage de ressources judiciaires et augmente significativement les coûts,
tant financiers que temporels, du traitement des affaires.
III. Dispositions correspondantes des règles de preuve
chinoises face à la technologie de « deepfake »
Le Code de procédure civile chinois a
établi les « preuves audiovisuelles » et les « données électroniques » comme
formes probatoires indépendantes. En 2019, la Cour populaire suprême a révisé
les Dispositions sur les preuves dans les
procédures civiles, complétant et améliorant davantage le champ
d’application des preuves audiovisuelles et des données électroniques, et
clarifiant les règles d’examen et d’appréciation de ces dernières. Afin
d’améliorer l’opérationnalité dans la pratique judiciaire, l’article 14 de la
nouvelle version des Dispositions définit de manière relativement détaillée le
champ des données électroniques. Les articles 15 et 23 stipulent les exigences
procédurales pour la soumission des preuves audiovisuelles et des données
électroniques par les parties, ainsi que pour l’investigation, la collecte et
la conservation des données électroniques par les tribunaux populaires. Les
articles 93 et 94, quant à eux, précisent les critères d’examen et
d’appréciation des données électroniques. La promulgation de cette série de
dispositions marque la maturation progressive du système probatoire des données
électroniques en Chine, revêtant une importance significative pour
l’unification des standards d’application du droit et la garantie des droits procéduraux
des parties.
Sur le plan
législatif et des interprétations judiciaires, la Chine a établi, à l’égard des
preuves audiovisuelles et électroniques, le « principe de priorité de la preuve
originelle », qualifié également par certains universitaires et praticiens de «
règle de la meilleure preuve ». Conformément aux Dispositions sur les preuves dans les procédures civiles,
lorsqu’une partie soumet une preuve audiovisuelle, elle doit présenter le
support original sur lequel cette preuve est stockée. Une copie conforme à
l’original établie par l’auteur des données électroniques, ou une impression ou
un support de sortie visuelle obtenu directement à partir des données
électroniques, peut être considérée comme l’original des données électroniques.
Lorsqu’ils procèdent à l’investigation ou à la collecte de preuves
audiovisuelles ou électroniques, les tribunaux populaires doivent exiger que la
personne interrogée fournisse le support original. En cas de difficulté réelle,
une copie peut être fournie, mais le tribunal doit alors indiquer dans le
procès-verbal d’enquête son origine et le processus de sa création.
Cette exigence
stricte concernant le support original élève, dans une certaine mesure, le
seuil technique pour la falsification par « deepfake » des données
électroniques. Cependant, en raison de la reproductibilité et de la facilité
d’altération des données électroniques, leur « support original » ou « original
présumé » peut toujours présenter un risque de falsification ou de
substitution, ce qui nécessite de toute urgence une réponse combinant à la fois
un examen technique et des garanties institutionnelles.
Les interprétations
judiciaires ont également précisé davantage les règles d’examen des preuves
électroniques dans le contexte du « deepfake ». Conformément à
l’article 93 des Dispositions sur les
preuves dans les procédures civiles, lorsqu’ils examinent l’authenticité
des données électroniques, les tribunaux doivent prendre en compte de manière
globale plusieurs facteurs techniques et procéduraux. Ils doivent notamment
vérifier si l’environnement matériel et logiciel du système informatique sur
lequel reposent la génération, le stockage et la transmission des données
électroniques est complet et fiable, si le système fonctionnait dans un état
normal et, en cas de fonctionnement anormal, contrôler si cela a affecté la
génération, le stockage ou la transmission des données, si des mécanismes de
surveillance et de vérification pour prévenir les erreurs étaient en place, si
les données électroniques ont été conservées, transmises et extraites de
manière complète, avec des méthodes de conservation et d’extraction
scientifiques et fiables, si les données électroniques ont été formées et
conservées dans le cadre d’activités d’échange normales, elles sont
généralement considérées comme authentiques dans ce cas, le tribunal doit
également considérer si les entités ayant conservé, transmis ou extrait les
données étaient compétentes, et s’il existe d’autres facteurs susceptibles
d’affecter l’intégrité et la fiabilité des données. Cette disposition établit
des critères d’appréciation relativement systématiques pour l’examen de
l’authenticité des preuves électroniques.
En outre, la
pratique des procédures en ligne en Chine occupe une position pionnière à
l’échelle internationale. Face aux nouvelles formes de numérisation des preuves
dans le cadre des procédures en ligne, les Règles
des tribunaux populaires sur les procédures en ligne (2021), promulguées
par la Cour populaire suprême, ont perfectionné le mécanisme d’examen des
données électroniques et fourni un fondement institutionnel à l’application
judiciaire de la technologie « blockchain ». Ces règles stipulent que
les données électroniques soumises par une partie, si elles sont stockées par
la technologie « blockchain » et que leur cohérence est vérifiée
techniquement, peuvent être présumées par le tribunal comme « n’ayant pas été
altérées après leur enregistrement sur la chaîne », à moins qu’une preuve
contraire suffisante ne puisse les infirmer. Si une partie conteste
l’authenticité des données électroniques enregistrées sur la chaîne et avance
des motifs raisonnables, le tribunal doit procéder à leur examen en prenant en
compte des facteurs tels que la conformité de la plateforme de conservation
avec les normes nationales relatives, l’existence ou non de liens d’intérêt
entre la partie et la plateforme de conservation, la présence d’interventions
techniques inappropriées, et le respect par la technologie et le processus de
conservation des normes nationales ou sectorielles.
Bien entendu, il est
possible que les données électroniques aient déjà perdu leur authenticité avant
leur enregistrement sur la chaîne. Les Règles
des tribunaux populaires sur les procédures en ligne (2021) exigent que,
lorsqu’une partie allègue cette situation et est en mesure de fournir des
preuves correspondantes ou une explication raisonnable, le tribunal doit
procéder à l’examen. Le tribunal peut demander à la partie qui a soumis les
données électroniques conservées par « blockchain » de prouver
davantage l’authenticité des données avant leur enregistrement sur la chaîne,
et effectuer une appréciation globale en prenant en compte des facteurs tels
que l’origine des données, leur mécanisme de génération, le processus de
stockage, leur authentification notariale, le témoignage de tiers et les
éléments matériels de corroboration connexes. Si la partie concernée ne peut
fournir de preuve suffisante ou d’explication raisonnable, et que ces données
électroniques ne peuvent être corroborées par d’autres preuves, le tribunal ne
doit pas confirmer leur authenticité.
L’établissement de
cette série de règles fournit une double garantie, tant technique
qu’institutionnelle, pour l’examen de l’authenticité des preuves électroniques
dans le contexte du « deepfake », reflétant pleinement le caractère
prospectif et l’innovation institutionnelle du système judiciaire chinois dans
les domaines du jugement numérisé et de la gouvernance des preuves.
Dans le domaine
pénal, les Dispositions sur certaines
questions concernant la collecte, l’extraction, l’examen et l’appréciation des
données électroniques dans le traitement des affaires pénales, publiées
conjointement par la Cour populaire suprême, le Parquet populaire suprême et le
Ministère de la Sécurité publique, ainsi que les Règles relatives à l’obtention des preuves électroniques dans le
traitement des affaires pénales par les organes de sécurité publique,
fournissent le cadre normatif fondamental pour l’examen des preuves issues du
« deepfake ». Ces textes exigent un contrôle intégral du support
original des preuves électroniques, du processus de leur extraction et de
l’intégrité de leur contenu, garantissant ainsi que la source des données
électroniques soit traçable, leur processus vérifiable et leurs résultats
reproductibles.
Dans l’ensemble, les
normes probatoires actuellement en vigueur en Chine ont établi des dispositions
relativement détaillées concernant la collecte, la production et l’examen des
preuves électroniques, fournissant des orientations importantes pour identifier
et examiner, dans la pratique judiciaire, les preuves audiovisuelles
potentiellement issues du « deepfake ». Cependant, face à l’évolution
rapide des technologies d’intelligence artificielle, le système existant
continue de rencontrer de nouveaux défis en ce qui concerne les mécanismes
d’examen technique et de détermination de l’authenticité des preuves
électroniques, ce qui nécessite une amélioration et une mise à niveau
continues, tant au niveau des normes juridiques que des moyens techniques.
IV. Défis posés par la technologie de
« deepfake »
1. Abus de la défense de « deepfake » et augmentation
des coûts judiciaires
L’impact de la
technologie de « deepfake » sur la procédure judiciaire ne se
manifeste pas seulement au niveau des défis techniques concernant
l’authenticité des preuves électroniques, mais peut également soulever de
nouveaux problèmes sur le plan procédural. Une partie pourrait, en invoquant le
motif que « la preuve pourrait être un deepfake », contester les preuves
présentées par la partie adverse, et ce, même en l’absence de raisons
suffisantes, forçant ainsi potentiellement le tribunal à initier une procédure
d’expertise. Une telle situation augmenterait significativement les coûts, à la
fois économiques et temporels, des expertises judiciaires, conduisant à un
gaspillage des ressources procédurales. Pour y remédier, il serait envisageable
qu’une partie qui invoque une défense de « deepfake » sans fournir de fondement
raisonnable, entraînant un retard de procédure ou une augmentation des frais
d’expertise, supporte elle-même les frais correspondants, voire, le cas
échéant, assume des frais procéduraux punitifs proportionnés. Une telle mesure
contribuerait à équilibrer la protection des droits des parties et l’efficacité
de la procédure, en empêchant qu’un concept technique ne soit détourné à des
fins de stratégie procédurale.
2. Mise à jour des capacités judiciaires face à
l’itération rapide des technologies
Le rythme
d’évolution de la technologie de « deepfake » dépasse largement la
capacité d’adaptation du système judiciaire traditionnel. Les institutions
concernées par l’expertise judiciaire, l’authentification et la collecte des
preuves doivent établir un mécanisme de mise à jour continue, intégrant
régulièrement de nouveaux algorithmes d’identification et des moyens de
détection technique avancés, afin de former un réseau de vérification technique
coordonné et interdépartemental.
3. Mécanisme d’isolement entre les vidéos de
« deepfake » et les témoignages
La fiabilité des
témoignages est vulnérable aux interférences causées par des stimuli
informationnels externes. En particulier, face au réalisme élevé des
enregistrements audiovisuels de « deepfake », un témoin peut
développer de « faux souvenirs » après avoir vu une vidéo falsifiée, ce qui
compromet la véracité de sa déclaration. Pour prévenir ce risque, il convient
d’éviter qu’un témoin n’entre en contact avec des preuves audiovisuelles non
vérifiées avant de déposer. Parallèlement, lors de l’audience, il est essentiel
de renforcer la guidance lors de l’interrogatoire, en prévenant toute question
suggestive ou toute influence visuelle susceptible d’affecter l’objectivité du
témoignage.
4. Choc psychologique et protection cognitive chez le
juge
Le système
procédural chinois, de type inquisitoire, place le juge au cœur du processus
d’admission des preuves, de l’appréciation de leur force probante et de
l’établissement des faits. Confronté à des preuves « hyperréalistes » telles
que des vidéos ou des enregistrements audios issus du « deepfake »,
le juge assume non seulement une responsabilité d’examen technique, mais fait
également face à un risque potentiel pour sa cognition psychologique. Le
pouvoir de suggestion visuelle des preuves filmées peut influencer, à un niveau
subconscient, le jugement du magistrat, ébranlant ainsi les fondements
cognitifs de la neutralité judiciaire. Par conséquent, il convient d’une part
de réexaminer la place du juge dans l’examen des preuves et de considérer si
l’examen technique des preuves audiovisuelles et électroniques devrait être
anticipé dans la procédure. D’autre part, il est nécessaire d’envisager de
nouvelles exigences à l’égard de l’exercice du jugement, en renforçant chez le
juge la construction d’une rationalité technique renouvelée.
L’émergence de
l’intelligence artificielle, et en particulier de la technologie de
« deepfake », est en train de remodeler le paysage de la preuve
judiciaire. Elle remet en cause le principe empirique selon lequel « voir,
c’est croire » et nous oblige à repenser les fondements logiques et
institutionnels de l’établissement des faits.
Dans ce processus,
le rôle du système notarial est particulièrement crucial. Le notariat constitue
non seulement un maillon avancé essentiel du système de preuve judiciaire, mais
aussi un point d’appui institutionnel pour garantir l’authenticité, l’intégrité
et la traçabilité des preuves électroniques. Avec le déploiement des données
électroniques, de la blockchain, des méthodes intelligentes de collecte des
preuves et autres technologies, la fonction des offices notariaux dans la
prévention du « deepfake », la consolidation des chaînes de preuve et
le renforcement de la confiance judiciaire deviendra plus évidente encore.
À l’avenir, il nous
faudra non seulement des règles juridiques évoluant avec leur temps, mais aussi
une collaboration étroite entre juges, avocats, notaires et experts techniques,
afin de construire ensemble un écosystème probatoire fiable.
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